Emilangues

Mettre en relation, non en révolution

Soumis par simpson le mer, 09/05/2007 - 04:09.
Version imprimableEnvoyer à un ami« Intégrer la dimension interculturelle dans les apprentissages en sections européennes ou de langues orientales : enjeux, démarches, outils » Professeur d’histoire géographie ayant eu la charge de sections européennes, je suis à présent responsable depuis cinq ans (2002, 2003, 2004, 2006, 2007) du stage «linguistique, pédagogique et culturel » à gestion nationale, destiné aux professeurs enseignant l’histoire et la géographie en SE en anglais(www.ciep.fr/stageslinguistic). C’est à partir de cette expérience que j’aborde le sujet proposé. Je ne sais si ce thème nous est soumis ici dans une perspective précise, au-delà de son intérêt général. Il se lie dans mon esprit à la parution de l’article de M. Jean Duverger dans Le Français dans le Monde, « Professeur bilingue de DNL, un nouveau métier », article auquel je me permettrai de faire référence(www.fdlm.org/fle/article/349/bilingue349.php). Des trois termes, « enjeux, démarches, outils » proposés à notre réflexion sur l’intégration de la dimension interculturelle dans les apprentissages en SELO (je parlerai ici des SE), c’est le dernier terme qui me semble le plus urgent à considérer. Mais commençons par la question d’ensemble. Comme l’a rappelé Frank Le Cars dans ce forum, les sections européennes ont été, dès le texte fondateur de 1992, interculturelles « par nature »; je dirais, par pratique. Citons aussi Do Coyle, en la traduisant : « CLIL (Content and Language Integrated Learning) est un mouvement à la tête duquel se trouve le professeur. L’essence en est, après tout, ce qui se passe dans la classe » (www.scilt.stir.ac.uk/SLR/Current%20Issue/SLR13%20Coyle.pdf). C’est la même constatation (« Sans professeur de DNL, pas d’enseignement bilingue ») qui conduit M. Duverger à vouloir créer « un nouveau type de professeur », à partir sans doute des prototypes actuels de cette « espèce rare », destinée à inventer un jour les stratégies didactiques pouvant intégrer au mieux «les contenus, les méthodologies et les langues ». M. Duverger appelle aussi à « inventer, en tous cas à identifier » une formation didactique pour ces enseignants, et envisage entre autres « la création de médiathèques permettant de jouer le rôle de banques de données » pour servir cet enseignement . Examinons donc la question posée, premièrement sous l’angle du professeur de DNL, deuxièmement sous celui de la formation et des ressources dont ce dernier dispose, puisque ces canaux déterminent la qualité de l’enseignement de type bilingue et partant, de sa dimension interculturelle. « On ne sait pas très bien ce que ce nouveau venu doit faire et, surtout, comment il doit le faire », écrit Jean Duverger du professeur de DNL. A mon avis, ce professeur, lui, le sait : depuis quinze ans, il mesure bien sa tâche, tout en appréciant sa liberté de mouvement. Ce qui lui manque est souvent la perfection dans une langue qui n’est pas sa spécialité professionnelle ; des ressources documentaires abondantes et à jour pour alimenter son cours ; enfin des occasions fréquentes d’échanger avec ses homologues, professeurs de spécialité disciplinaire dans les pays de sa langue de SE. A ces manques relatifs répondent toutefois, au sein de la classe comme dans tous les lieux où la pédagogie des sections européennes est discutée (forums sur Internet, officiels ou informels tel que Pennybank ; stages de formation), une ardeur à la tâche, un dynamisme et une ouverture tout à fait frappants. Ce qui valide d’emblée le travail de ces élèves comme de leurs professeurs - dont le recrutement dépend initialement d’une auto-sélection - c’est qu’ils l’ont choisi. Plus encore, l’expérience d’une dynamique d’apprenants, qui inclut le professeur, constitue un élément essentiel de cette innovation pédagogique, aux côtés des savoirs qui en résultent. L’ouverture est donc déjà au cœur de ces classes. Mais passons aux savoirs. Un professeur de Français qui connaît bien les littératures latine et grecque, ou encore la littérature d’un pays autre que la France, n’apporte t-il pas une ouverture et un enrichissement considérable à ses cours ? Bien enseigner en « DNL » nécessite, de même, une bonne dose de savoirs, qu’il s’agit de mettre en relation. Certes, « apprendre à construire un déroulement de cours à structure bilingue », comme le souhaite M. Duverger, peut faire partie du savoir-faire (à poser que le bilinguisme constitue l’épine dorsale de cette structure). L’essentiel réside cependant à mon avis dans la maîtrise des savoirs de base que constituent la pratique de la langue d’une part, celle d’autre part de la discipline de spécialité, étudiée à travers ses manifestations «authentiques » (le mot est à la mode) dans le(s) pays de la langue en question. De quelque manière que ces bases interagissent, à niveau divers d’acquisition, tout se construit à partir d’elles. L’art de l’enseignement en SE, comme de l’enseignement tout court il me semble, c’est, au bout d’une solide préparation de cours, celui de travailler sur le vif. Cela vaut aussi pour les cours de formation. La proposition de méthode que pourrait apporter à cette formation un linguiste, spécialiste du bilingue, serait élaborée le plus utilement par celui qui passerait une centaine d’heures à observer, et intervenir dans des classes de SE. Ce qui reste vital pour les professeurs de SE est de pouvoir être, eux, au cœur de la médiation linguistique et culturelle, qui est aussi création. Ceci a des implications pour leur formation initiale et continue. Il est crucial que cette formation mette l’accent sur tout ce qui favorise une appropriation directe des contenus «authentiques » mentionnés ci-dessus, tout comme cela est encouragé dans les classes de SE ; données que les enseignants peuvent exploiter ensuite selon des stratégies variées, dont la pratique constitue l’autre volet essentiel d’une formation. Les conditions optimales pour cela sont un large contact avec des praticiens de la DNL, de langue native. En effet, avec l’exposition à la langue vient bien évidemment celle à un système d’éducation (programme, méthodes, exercices de prédilection) et aux choix et valeurs le sous-tendant. Vient aussi une sociabilité qui n’est pas le moindre élément de cette entreprise d’ouverture interculturelle, puisque de tels liens sont parfois promis à la longue durée. Quand le CIEP accueille des professeurs en classe bilingue à l’étranger, enseignant en français langue seconde, il les envoie parfois observer des classes françaises sur le vif. Développer ce contact avec les professeurs de leur discipline, en France (et particulièrement avec ce groupe spécifique d’enseignants de DNL) serait ma proposition pour renforcer la dimension interculturelle de cette formation continue. De même (quitte à dépasser l’horizon de la salle de classe) si l’Union européenne pouvait imposer partout la réception gratuite d’au moins une grande chaîne de radio et de télévision dans la langue des pays européens voisins, elle aurait fait un grand pas vers le plurilinguisme, comme vers une conscience interculturelle accrue. Les cerveaux humains sont des outils raffinés, les démarches pour les alimenter parfois fort simples : encore faut-il les entreprendre. Contacts, outils : c’est sur ces portes vers l’interculturel que je termine. J’approuve entièrement la suggestion de M. Duverger de créer des médiathèques offrant aux professeurs en SE des banques de données conçues pour eux. Ces professeurs en ont déjà développé sur Internet, et Emilangues travaille précisément dans ce sens, mais un soutien officiel permettrait, au-delà, de capter à la source de bien plus grands flux d’information de qualité, encourageant une dynamique individuelle et collective pour leur exploitation. J’ai soumis en mars une proposition dans ce sens à M. Bruno Mellina, IGEN (pôle Histoire Géographie). Ma proposition visait à faciliter l’accès des professeurs de SE, depuis la France, au vécu d’une classe à l’étranger dans leur discipline non linguistique, ainsi qu’aux savoirs et débats qui en alimentent l’enseignement. Certes les séjours, stages à l’étranger et échanges internationaux sont difficiles à remplacer, mais pour le quotidien, il existe désormais des moyens puissants de transfert de ces réalités en évolution constante. Faire une part plus grande à ce contact direct exige toutefois un consensus sur la question suivante. Dans le cadre d’une éducation nationale, le programme officiel et des approches pédagogiques de prédilection seraient-ils incompatibles avec cette ouverture, ou mettraient-ils son apport dans des habits trop étroits (comme le craint M. Duverger)? La France jouissant de programmes d’enseignement à ambition universaliste, il me semble que cela favorise plutôt l’apport d’autrui, et d’abord par un socle de connaissances générales, bien utile à la réception de données neuves. Il reste, il est vrai, que la tentative de traduire tels quels les titres de chapitres d’un manuel de géographie français, pour en faire des titres de manuel pour SE en anglais, aboutit à des insularismes (si je puis dire) qui sonnent faux. On ne peut fabriquer « l’autre » par soi même. Ces dissonances sont hélas fréquentes en tout pays. Je voudrais conclure en suggérant que l’ouverture vers l’interculturel suppose le dépassement de réflexes défensifs ou routiniers. Ce n’est pas toutefois une entreprise révolutionnaire : un inventaire du travail déjà accompli, une large consultation de tous ceux qui y contribuent déjà, comme ce forum y invite, une mise en relation enfin de ces initiatives (c’est là apparemment le plus difficile!), prépare toujours les vrais progrès. Luisella Brunetti Simpson

Commentaires

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Vous faites des remarques très riches concernant l'enseignement en SE, dans lesquelles je me suis reconnue en tant que professeur de DNL histoire-géographie en anglais. J'aimerais répondre à certaines de vos remarques sur les outils mis à disposition des professeurs de DNL. Vous critiquez de façon assez peu nuancée l'existence de manuels d'H-G en anglais. Ce serait selon vous absolument incompatible avec l'intégration de la dimension interculturelle dans l'enseignement en SE. En tant qu'auteur du manuel d'H-G de terminale en anglais chez Magnard, j'ai été amenée à pratiquer l'interculturel même lors de la rédaction de cet ouvrage. J'ai en effet très vite été confrontée à la question de la traduction de certains termes spécifiques à la géographie française et qui n'ont pas leur équivalent chez nos voisins anglo-saxons. Le manuel a été soumis à relecture à une Anglaise et à un Américain. Nos échanges se sont révélés très enrichissants tant sur la façon d'enseigner la géographie, les programmes, les différentes façons d'appréhender les phénomènes géographiques. Il s'avère même qu'ils n'étaient pas toujours d'accord entre eux sur l'emploi de certains mots, montrant bien là que le terme anglo-saxon est encore trop général, et qu'il existe des façons de faire et des savoirs américains et anglais. L'existence de tels manuels n'est pas incompatible avec l'intégration de la dimension interculturelle à condition que le professeur de DNL ne reste pas enfermé dans sa pratique et dans sa classe, ce qui est rare, il faut l'admettre. Il y a fort heureusement bien des occasions de développer des échanges que ce soit avec les professeurs de langue au sein de l'établissement, avec d'autres professeurs de DNL lors de réunions académiques, lors de stages IUFM, et grâce à l'action du CIEP. Il serait cependant illusoire d'oublier que nous préparons des élèves à une épreuve de Baccalauréat où ils sont évalués sur leurs compétences en langue, leur capacité à analyser et à réfléchir, mais aussi sur leurs savoirs en H-G, conformément au programme de terminale de l'Education nationale. Enfin, ces manuels sont de vrais outils pour "cette espèce rare", comme vous le dites, qu'est le professeur de DNL. En effet, une des caractéristiques encore le plus souvent répandues est un niveau de maîtrise de la langue assez maladroit, voire insuffisant, malgré toute la bonne volonté et la mise en place de la certification complémentaire. Or, ces professeurs ont la responsabilité d'élèves qui passent le Baccalauréat mention européenne. Les manuels d'H-G en anglais sont un outil d'urgence pour aider ces professeurs dans leurs premiers pas dans l'exercice de cette nouvelle discipline. Ils leur fournissent également un corpus de documents directement utilisables. Beaucoup de professeurs avouent avoir du mal à trouver des documents sources en anglais leur permettant d'aborder le programme d'H-G. Ces manuels ne sont qu'un point de départ dans leur nouvelle pratique d'enseignant de DNL. En "travaillant sur le vif", ces professeurs adapteront ensuite leur démarche pédagogique aux enjeux très particuliers de l'enseignement de la DNL grâce à une réflexion qu'ils seront naturellement amenés à développer. Comme vous le dites également, ce qui caractérise ces professeurs est leur dynamisme et leur enthousiasme à enseigner une DNL. Stéphanie Baffico Professeur d'histoire-géographie en sections européennes anglais Lycée Blaise Pascal, Clermont-Ferrand Stéphanie Baffico coordinatrice de l'enseignement en sections européennes Académie de Clermont-Ferrand

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Merci pour cette analyse complète et nourrie d'une pratique très diverse qui te permet de poser plusieurs questions essentielles. A propos des savoirs : j'adhère totalement à l'idée que l'on fait fausse piste lorsque l'on calque directement ses cours sur des démarches, notions et concepts français dans l'enseignement en DNL. Dans ce cas là le cours ne sera guère qu'un copier-coller du cours français. C'est ce qui est fait par les quelques manuels de DNL existants ... et ce n'est pas satisfaisant. Il est plus intéressant me semble-t-il de travailler sur la comparaison, la mise en relation, la complémentarité... voir confrontation des notions, concepts, démarches, thèmes... Il faut pour cela réfléchir à ce qui fonctionne : les concepts riches, les démarches permettant une meilleure compréhension de la culture cible. Ceci en combinant les préoccupations linguistiques et disciplinaires. Bref comme le suggère le professeur Duverger une collaboration entre recherche épistémologique et pratique. Il y a là un vide qu'il est urgent de combler ! A propos des outils : L'idée d'une médiathèque dédiée est séduisante. Elle devra surmonter un obstacle qui m'a semblé jusque là bien difficile à franchir : dans l'institution éducation nationale qui veut prendre en charge l'enseignement bilingue en acceptant de travailler conjointement avec les linguistes et les professeurs de discipline. Les corps d'inspection sont très frileux à ce sujet, soucieux semble-t-il de ne pas empiéter sur les plate bandes du voisin. Après avoir posé la question à de multiples autorités, on n'a pu m'orienter vers aucun IUFM qui mènerait un travail de recherche appliquée dans ce domaine... Le résultat est un immobilisme pour le moins dommageable... Nicolas Bounet prof de DNL HG anglais lycée Chateaubriand de Rome

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